INTERVIEW DE
SYLVIA GARANCE ET PATRICK ONGARO
SUR « RADIO FRANCE INTERNATIONALE » SEPTEMBRE 2003
Préambule : (Patrick ONGARO – PO -) Je vous invite à vous poser là où vous êtes… à vous asseoir ou rester debout… à être simplement présent à vous-même, présent à l’espace et puis nous pouvons peut-être, ensemble, lever les bras, s’étirer vers le ciel et se relier à l’espace, à l’immensité…. Imaginer les étoiles, imaginer la vastitude, l’espace, le Tao, indéfinissable mystère et laisser descendre cela à l’intérieur de vous… comment cela se passe à l’intérieur de vous, cet espace, cette immensité…
Radio France Internationale (RFI) : bonne question… dans la spiritualité d’aujourd’hui, autour du corps, de la conscience, du mouvement et de l’énergie, avec nos invités, Patrick Ongaro et Sylvia Garance, qui ont mis au point une pratique inspirée du Taï-Chi, cet art martial taoïste, sorte de gymnastique dansée en Chine depuis des millénaires, une pratique de développement spirituel par le corps, comment se réapproprier son corps, le replacer dans l’espace, ressentir ses moindres mouvements et apprendre à le laisser danser avec la vie. Joli programme de connaissance de soi à travers, grâce au corps…
C’est cela votre démarche, Sylvia Garance et Patrick Ongaro, cela que vous avez appelé « La danse du Tao » ou « Le soi en mouvement » ?
PO : tout a démarré en fin de compte avec le mouvement et, plus précisément, avec le Taï Chi Chuan. Très vite, j’ai ressenti des choses… que le professeur n’expliquait pas et qui étaient bien au-delà du mouvement… Quelque chose de beaucoup plus intérieur à travers le ressenti et c’est cela que j’ai petit à petit essayé de mettre dans le travail que j’appelle aujourd’hui le « Soi en mouvement ».
RFI : Et qu’est-ce que vous avez ressenti, Patrick Ongaro , qu’est-ce qui vous a mis sur la piste sur ce que vous appelez le « Soi en mouvement » ?
PO : Je crois que ça a toujours été là, dès le départ. J’étais dans cette démarche intérieure… ça me ramenait à moi-même, ça me ramenait au ciel, à la terre… à des choses très indéfinissables… Qu’est-ce que c’est, le ciel et la terre dans le corps ? Cela ne veut pas dire grand chose comme ça, mais ça a une réalité… Pour moi, cela est devenu très vite une réalité…. Le ciel, c’est un espace, une immensité… quelque chose de vaste… et ça, je peux le sentir à l’intérieur de moi-même… Je peux me connecter à ça par les images et trouver cela en moi. De la même manière, la terre c’était quelque chose qui, au départ, n’avait pas de sensations. Et puis, petit à petit, c’est devenu une présence… une qualité, un toucher… qui m’a touché. Et quand je dis « terre », ce n’est pas simplement la sphère que l’on connaît, mais c’est plus intérieur… C’est comme si je portais la terre à l’intérieur de moi… Cela s’est développé au fil des années et je crois que c’est sans fin… C’est à chaque fois mieux…
C’est une présence, c’est une écoute… cela demande beaucoup d’écoute… Il est vrai que quand on dit à nos élèves : « reliez-vous au ciel, à la terre » cela ne veut pas dire grand-chose… Il y en a qui me disent « c’est quoi le ciel et la terre ? moi je suis ici ». Bien sûr que l’on est là et c’est de placer ce ciel et cette terre au centre de soi-même et pas uniquement à l’extérieur. Vous savez… pour la plupart des gens, on est coupé de l’extérieur, du monde qui nous entoure. Et pour moi, le ciel, la terre, c’est quelque chose que je vis à l’intérieur. J’exprime… quand je parle, je parle à partir d’un appui, très souvent j’aime bien sentir mes appuis comme je fais en ce moment... Sentir mes pieds dans le sol, sentir la chaise, la table… Cela demande une présence à cela. Cela peut paraître tout bête de dire cela mais je ne suis pas ailleurs, je ne suis pas uniquement dans mon mental en train de parler, mais aussi de me poser dans mon ressenti pendant que je parle… cela s’apprend. Maintenant, j’essaie d’apprendre cela aux gens… comment tu pourrais parler à partir de vraiment ce que tu ressens. Mais ce n’est pas quelque chose de facile… pour la plupart des gens, parler de son ressenti ça ne veut rien dire parce que on ne nous a jamais appris, enfant, à parler de notre ressenti ; On ne nous a jamais dit : « comment tu te sens, comment ça va… comment tu te sens, là, quand je te dis cela… comment tu te sens avec telle personne… ».
Sylvia Garance (SG) : et on n’a pas de conscience corporelle.
PO : c’est très juste.
SG : On n’a pas été éduqué à vivre dans ce corps qui est vraiment le réceptacle de toute notre dimension, y compris dans notre dimension spirituelle. On n’a pas été ouvert à ça, enfant, et puis dans notre vie d’adulte. Alors, c’est tout une démarche que de, petit à petit, arriver à intégrer cette réalité qui est le corps physique et de vivre à partir de ses sensations, des perceptions sensorielles…
RFI : alors, vous dites, Syvia Garance , que c’est tout une démarche et vous faites des gestes en même temps que vous dites cela, et c’est vrai qu’on le voit, dans vos mains, dans vos bras, votre gorge. Comment peut-on faire pour apprendre cela… c’est tellement une démarche qui prend du temps. Mais, que ce soit à un enfant, à un auditeur qui nous écoute, qu’est-ce qu’on peut dire, se dire, pour arriver à habiter son corps.
SG : Ce qui me semble important, ce que j’essaie de faire expérimenter aux gens qui viennent dans mes ateliers, dans mes séminaires, c’est… d’abord je m’appuie sur la perception sensorielle, j’essaie de les éveiller à une attention perceptive de ce corps en mouvement, la présence de la conscience à ce corps (on peut aussi l’appeler comme cela). Ce qui est vraiment important, je crois, c’est de cultiver un état d’abandon, de lâcher-prise, parce que le mental contrôle le corps en permanence. Soit il l’ignore (le mental a sa vie propre et il ignore le corps) ou alors il le contrôle c’est çà le principal écueil à contourner, c’est que le mental contrôle le corps.
RFI : Il faudrait arriver, comme un enfant, à laisser vivre son corps.
SG : Absolument… Moi je m’appuie sur la conscience du squelette et de ses articulations pour les resituer sur un axe dans l’alignement de la gravité. Et puis, petit à petit, à prendre conscience de l’énergie, du courant d’énergie qui circule à l’intérieur du corps. Et il est très facile de s’éveiller à cette perception là. Et ça procure une sensation de plénitude… de joie, parce que, très vite, on peut sentir que le corps est porté… que le mouvement est porté. Je n’utilise pas le mouvement et les outils qui s’y rapportent, ainsi que la danse, comme des outils extérieurs mais vraiment comme un moyen de rentrer en communion profonde avec le corps.
RFI : C’est à dire que la danse ou le mouvement n’est pas extérieur mais se fait tout seul ou est un moyen pour sentir autre chose.
SG : La danse n’est pas extérieure dans la mesure où on ne va pas essayer de faire un geste, de copier un geste, mais simplement, déjà, de prendre conscience de nos appuis dans la terre, se poser tout simplement et à partir de là commencer à écouter le corps ; comment il bouge, comment le mouvement se meut de l’intérieur et non pas comment je vais essayer, avec ma tête, avec mon mental, de faire un mouvement. Simplement d’écouter.
RFI : Et qu’est-ce que l’on découvre ?
SG : On SE découvre, c’est ça le plus important. C’est la plus belle découverte, c’est de se vivre à partir d’un autre niveau de conscience que le mode de conscience ordinaire, qu’à travers le mental, l’identification à l’ego… C’est laisser émerger le Soi, l’âme dans le corps.
RFI : Nous découvrons comment la connaissance de soi et le développement spirituel passe d’abord par le corps. Dans vos stages, vous proposer d’ailleurs des mouvements très simples inspirés du Taï Chi et, aussi, des jeux autour des sensations, du regard, du toucher face aux autres, dans l’espace. C’est vraiment une approche sensible, globale, de tout ce que l’on est pour relier tout ce que l’on est.
SG : C’est une approche de la vie. Je le crois vraiment, et on a cela en commun avec Patrick, ce qui nous unit. J’ai envie de dire, c’est un sens pratique de la spiritualité, c’est comment la spiritualité passe effectivement par le corps ; vivre dans ce corps, l’intégrer complètement et que l’expérience spirituelle trouve sa continuité dans la vie, dans le quotidien.
PO : Si on est coupé du corps, il n’y a pas de spiritualité.
RFI : Et vous, personnellement, Sylvia Garance et Patrick Ongaro , dans votre vie à vous, au quotidien, comment vivez-vous cette pratique de la spiritualité ?
SG : Alors vivre dans son corps et dans ses sensations nous amènent à être conscient de soi, tout simplement, être aussi conscient de ses pensées, de comment on fonctionne, de comment on réagit à la vie, aux évènements, aux rencontres que l’on fait et le quotidien est vraiment une source extraordinaire d’enseignement. Et on fait de notre vie une source (inaudible) dans notre relation déjà à tous les deux parce que nous sommes un couple dans la vie depuis déjà pas mal d’années. Qu’est-ce qui m’arrive là ? Ces évènements qui nous arrivent et dont on se sent souvent non concerné ou victime. Nous considérons que tout ce qui nous arrive à un sens.
RFI : J’ai l’impression, à vous entendre… vous parlez souvent de corps, d’énergie et de conscience, que la conscience est absolument primordiale. Quand on commence à avoir conscience dans son corps de ce que l’on est, de ses pensées, la manière dont on utilise plus ou moins bien trop d’énergie ou pas assez. A ce moment quelque chose bouge un petit peu : c’est la conscience.
SG : C’est vraiment la conscience. Je le dis souvent : ce n’est pas une technique, c’est un processus de recherche, d’exploration de la conscience à travers le corps et grâce au support du corps.
RFI : Et comment définireriez-vous le corps ?
SG : Le corps… alors moi je dirais la partie la plus dense, visible, palpable de nos autres dimensions… de notre dimension divine. Mais on peut dire aussi le réceptacle sacré de notre esprit ou de l’âme.
PO : peut-être le mot « le visible »… la partie visible de ce que l’on ne voit pas, la présence. La partie visible de la présence. Quand on se met dans cette intention-là et que l’on enseigne dans cette intention-là, c’est magique parce qu’il n’y a plus de séparation, il y a des liens qui se font, qui se tissent entre les gens entre mon corps et le corps de la table, du micro, etc. C’est une continuité, cela vient d’un espace, d’une vastitude qui se concrétise ici et maintenant. C’est pourquoi la plupart des gens qui sont vraiment dans la spiritualité parle de l’instant présent, de ce qui est ici et maintenant, le concret, le visible qui nous ramène à l’invisible de toutes façons.
RFI : Et en même temps, quand vous dites cela, vous vous rapprochez de certains physiciens qui disent qu’au fond l’énergie existe dans toute chose, dans tout corps.
SG : Le corps c’est de l’énergie densifiée.
PO : C’est de la lumière, les physiciens parlent de cela… tout est lumière… une vibration dans la densité (elle est visible de cette manière-là. Il y a mille manières de la ressentir, d’entrer dans cette vibration. Et on a la possibilité d’élever cette vibration dans notre corps et de le faire vibrer d’une manière fondamentale… Faire vibrer le corps plus fort. Il se développe dans le corps une sensibilité tout à fait autre, comme-ci un moteur s’était mis en marche, qui nous porte et nous élève. C’est quelque chose d’assez léger, il peut y avoir cette sensation de très grande légèreté dans le corps, que l’on soit pataud ou que l’on ait un corps très mince. Cela disparaît complètement. C’est l’énergie qui pulse comme dit Sylvia, il faut arriver à lâcher prise et à chevaucher cette énergie-là. Cela a un côté un peu extatique et un côté un peu difficile parce que cela éveille ce qui n’est pas vibrant en nous, donc ce qui n’est pas vivant en nous. Et, lorsque l’on fait des stages plus longs, cela réveille aussi des choses douloureuses parfois, cela peut avoir un aspect thérapeutique parce que la personne réalise tout d’un coup que tout ce que je touche de magnifique à cet instant c’est une partie de moi. Cela ramène à la psychologie, au petit moi, et on essaie de trouver des liens, à amener les personnes à ne pas s’identifier au « petit » souffrant et à rester dans la présence du « grand ». Pour qu’il y ait un lien qui se fasse… Le petit moi n’est pas à détruire (ce qui a été dit à une époque)… Mais c’est le grand qui embrasse le petit.
SG : C’est vrai que ce n’est pas anodin. Ce travail met en résonance des choses dans la profondeur des cellules et cela ouvre des portes charnières qui vont libérer des stases énergétiques emprisonnées. Et ce choses là remontent à la conscience. Je dis souvent « portons cela dans l’espace du cœur et regardons ce qui est ». Ce qui est, est ce qui est accepté complètement. Dans l’ici et maintenant ont peut s’en libérer facilement.
RFI : Si je vous demande une définition de la spiritualité ?
PO : Pour moi, une définition de la spiritualité c’est être dans l’ici et maintenant. Je suis. Je pense qu’il n’y a rien d’autre, il n’y a pas à imaginer des choses à l’extérieur. La spiritualité c’est ici, maintenant, je suis dans mon corps, présent aux autres, j’écoute autour de moi. J’ai de la gratitude pour ce qui se passe même quand c’est difficile parce que j’apprends aussi de ces situations difficiles. Donc pour moi c’est être ici et maintenant… dans le présent.
SG : Pour moi, c’est vivre dans l’intégralité de mon corps/esprit. C’est mettre en pratique dans le quotidien, vivre de façon intègre dans le quotidien. Vivre ici et maintenant, comme le disait Patrick, apprendre à vivre le présent, apprendre à ouvrir son cœur, apprendre à s’ouvrir à la relation, ne plus vivre dans le passé ou projeté dans le futur.